L’ichthyophobie désigne la peur intense et irrationnelle des poissons, qu’ils soient vivants ou morts. Le terme se construit à partir du grec ikhthus, le poisson, associé à phobos, la peur. C’est une zoophobie, une phobie d’animal, qui peut concerner l’animal entier ou seulement certains de ses aspects : les écailles, les yeux fixes, l’odeur, la texture gluante.

L’ichthyophobie appartient aux phobies spécifiques de type animal décrites par le DSM-5. Elle est plus répandue qu’on ne l’imagine, et peut se manifester aussi bien devant un poisson dans l’eau que devant un étal de poissonnerie ou un plat servi à table. Certaines personnes ne redoutent que les gros poissons, d’autres tous, vivants ou non.

Je m’appelle Émeline Lefèvre, je suis anthropologue, et le poisson, cet animal si présent dans nos assiettes et nos mythes, m’a toujours intriguée. Il est à la fois nourriture quotidienne et créature des profondeurs, familier et étrange. Cette double nature éclaire, je crois, une partie de la peur qu’il peut susciter.

Ce qu’est l’ichthyophobie

L’ichthyophobie, ou peur des poissons, est une crainte disproportionnée déclenchée par les poissons ou ce qui les évoque. La personne sait souvent que sa réaction est excessive, mais ne parvient pas à la maîtriser.

Elle peut se concentrer sur différents éléments :

  1. le poisson vivant, son mouvement dans l’eau, ses nageoires
  2. le poisson mort, son œil fixe, son odeur
  3. le contact, la texture humide et glissante
  4. certaines parties seulement, comme les écailles ou les arêtes

Elle peut conduire à éviter la baignade en mer ou en rivière, les marchés, les aquariums, ou même à ne plus pouvoir cuisiner ou manger de poisson.

Symptômes et manifestations

L’ichthyophobie se manifeste comme les autres zoophobies, avec une montée d’anxiété face au stimulus redouté.

Côté physique :

  1. cœur qui s’emballe, souffle court
  2. sueurs, tremblements
  3. nausées, dégoût marqué, parfois haut le cœur
  4. sursauts, tension musculaire

Côté émotionnel et comportemental :

  1. anxiété anticipatoire à l’idée de croiser un poisson
  2. évitement des baignades, aquariums, poissonneries, restaurants de fruits de mer
  3. fuite ou figement face à l’animal
  4. dégoût intense, parfois plus marqué que la peur elle même

La composante de dégoût est ici particulièrement fréquente, ce qui rapproche cette phobie d’autres peurs liées au vivant gluant ou rampant.

Causes et origines

L’ichthyophobie peut naître de plusieurs facteurs.

Une expérience marquante
Une frayeur lors d’une baignade, un poisson touché par surprise, une scène désagréable en poissonnerie ou en cuisine, peuvent ancrer la peur, surtout dans l’enfance.

Le dégoût et la sensibilité sensorielle
La texture, l’odeur, l’aspect du poisson sollicitent fortement les sens. Chez les personnes à forte sensibilité au dégoût, cela peut basculer en phobie.

L’apprentissage par observation
Voir un proche réagir avec répulsion peut transmettre la peur sans expérience directe.

Un terrain anxieux
Une prédisposition anxieuse peut, comme souvent, faciliter l’installation du trouble, sans que ce soit une règle.

Le poisson dans les cultures humaines

C’est ici que mon regard d’anthropologue trouve matière à réflexion. Le poisson occupe une place singulière dans l’imaginaire humain. Nourriture essentielle depuis la préhistoire, il est aussi le symbole de mondes inaccessibles, ceux des profondeurs aquatiques que l’homme ne peut habiter.

Dans de nombreuses traditions, le poisson porte une charge symbolique forte : signe de fécondité, emblème religieux, mais aussi créature des abîmes, associée à l’inconnu et parfois au monstrueux, des légendes de monstres marins aux récits de créatures tapies sous la surface. L’eau elle même, milieu opaque et étranger, ajoute à cette inquiétude : ce qui s’y meut nous échappe. Le poisson cristallise ainsi une part de notre malaise face à ce que nous ne voyons pas venir. Cela ne fabrique pas la phobie, mais cela aide à comprendre pourquoi cet animal, en apparence anodin, peut tant troubler.

Impact sur la vie quotidienne

L’ichthyophobie peut peser de plusieurs façons.

  1. renoncement à la baignade en mer, en lac ou en rivière
  2. évitement des marchés, poissonneries et restaurants
  3. difficultés à cuisiner ou à partager certains repas
  4. malaise lors de visites d’aquariums, sorties en famille

Elle peut limiter les loisirs, compliquer la vie sociale et alimentaire, et susciter, là encore, une certaine gêne à en parler.

Faits et particularités

  1. L’ichthyophobie peut se limiter à certaines espèces ou à certaines parties du poisson.
  2. Elle comporte souvent une forte composante de dégoût, et pas seulement de peur.
  3. Elle peut concerner les poissons morts autant que vivants, ce qui la distingue de la peur de l’eau.
  4. Elle se rattache aux peurs anciennes liées aux profondeurs et à l’inconnu marin.

Traitements et approches

Les phobies spécifiques d’animaux, dont l’ichthyophobie, comptent parmi celles qui répondent le mieux à un accompagnement adapté. Cela ne signifie pas une guérison instantanée, ni identique pour tous, cela dépend de chaque personne.

Les thérapies cognitivo comportementales (TCC)
Elles aident à repérer les pensées anxieuses liées au poisson et à les nuancer, tout en travaillant l’évitement et le dégoût.

L’exposition graduelle
Apprivoiser progressivement l’animal, depuis l’image jusqu’à l’observation réelle, voire au contact, en avançant au rythme de la personne. Les travaux d’Öst sur les phobies spécifiques rappellent l’efficacité de cette progression, sans en faire une garantie universelle.

Le travail sur le dégoût
Quand le dégoût domine, des approches spécifiques peuvent aider à l’apprivoiser, car il ne répond pas exactement aux mêmes leviers que la peur.

Phobies proches et liées

  1. la sélachophobie, peur des requins
  2. l’ostraconophobie, peur des crustacés et fruits de mer
  3. l’aquaphobie, peur de l’eau, qui peut s’y associer
  4. la malacophobie, peur des mollusques
  5. la zoophobie, terme générique pour la peur des animaux

Questions fréquentes

L’ichthyophobie concerne-t-elle aussi les poissons morts ?
Oui, souvent. Beaucoup de personnes redoutent autant, voire davantage, le poisson mort, son œil fixe et son odeur, que le poisson vivant.

Est-ce de la peur ou du dégoût ?
Les deux, fréquemment. Le dégoût joue un grand rôle dans cette phobie, ce qui la rend un peu particulière.

Peut on s’en libérer ?
Comme le souligne Émeline Lefèvre, et comme je le constate, cette peur n’est pas une fatalité. Avec un accompagnement adapté, beaucoup de personnes parviennent à réduire nettement leur angoisse. Cela dépend des personnes, et pas nécessairement vite, mais c’est possible.

Conclusion

L’ichthyophobie illustre une idée qui me tient à cœur : nos peurs animales se nichent souvent là où le familier rejoint l’étrange. Le poisson, à la fois nourriture banale et créature des profondeurs, condense une inquiétude ancienne face à ce qui vit sous la surface, hors de notre regard.

Reconnaître cette peur, comprendre la part de dégoût qu’elle comporte, et l’accompagner si elle devient gênante, c’est se redonner la liberté de se baigner, de partager un repas ou de visiter un aquarium sans angoisse.

Émeline Lefèvre, anthropologue, spécialiste des peurs collectives

Sources et références

  1. American Psychiatric Association, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), 2013.
  2. Organisation mondiale de la santé, Classification internationale des maladies (CIM-11), 2019.
  3. Öst, L. G., « One-session treatment for specific phobias », Behaviour Research and Therapy, 1989.
  4. Travaux sur le rôle du dégoût dans les phobies spécifiques d’animaux.
  5. Ressources francophones sur l’ichthyophobie et les zoophobies.