La cuniculophobie désigne la peur intense et irrationnelle des lapins, et parfois des lièvres. Le terme se construit à partir du latin cuniculus, le lapin, associé au grec phobos, la peur. C’est une zoophobie, autrement dit une phobie d’animal, qui peut sembler surprenante tant le lapin incarne, dans nos esprits, la douceur et l’inoffensif.

Elle appartient aux phobies spécifiques de type animal décrites par le DSM-5. Sa particularité tient justement à ce décalage : comme le lapin passe pour un animal mignon, la peur qu’il inspire est souvent moquée, ce qui ajoute à la souffrance des personnes concernées une couche de honte et d’incompréhension. Or une phobie ne se commande pas, et son objet n’a pas à être objectivement dangereux.

Je m’appelle Émeline Lefèvre, je suis anthropologue, et la façon dont nous classons les animaux entre mignons et effrayants me passionne. Le lapin, justement, occupe une place ambiguë dans nos cultures, entre animal de compagnie chéri et figure plus inquiétante qu’on ne le croit. Cette ambivalence éclaire, je crois, une partie de la peur.

Ce qu’est la cuniculophobie

La cuniculophobie, ou peur des lapins, est une crainte disproportionnée déclenchée par la présence d’un lapin, son image, ou parfois la simple évocation de l’animal. La personne sait généralement que sa peur est démesurée, mais ne parvient pas à la contrôler.

Elle peut se cristalliser sur différents éléments :

  1. l’animal vivant, son mouvement brusque, ses bonds imprévisibles
  2. son contact, son pelage, ses griffes ou ses dents
  3. ses yeux, son regard fixe, jugé troublant par certains
  4. les images, peluches ou représentations de lapins

Ce qui caractérise la phobie, c’est l’intensité de la réaction, sans rapport avec le danger réel que représente l’animal.

Symptômes et manifestations

La cuniculophobie se manifeste comme les autres zoophobies.

Côté physique :

  1. accélération du cœur, souffle court
  2. sueurs, tremblements
  3. tension musculaire, sursauts
  4. nausées ou vertiges dans les cas intenses

Côté émotionnel et comportemental :

  1. anxiété anticipatoire à l’idée de croiser un lapin
  2. évitement des fermes, animaleries, jardins ou maisons où il y en a
  3. fuite ou figement en présence de l’animal
  4. gêne à évoquer cette peur, par crainte du ridicule

La dimension sociale est ici notable : la moquerie fréquente face à cette peur peut pousser la personne à la dissimuler, et donc à ne pas chercher d’aide.

Causes et origines

Plusieurs facteurs peuvent se combiner.

Une expérience marquante
Une morsure, une griffure, une frayeur provoquée par un lapin surgissant brusquement, surtout dans l’enfance, peut installer la peur.

L’apprentissage par observation
Voir un proche réagir avec frayeur face à l’animal peut suffire à transmettre la peur, sans expérience directe.

Un déclencheur indirect
Un film, une histoire, une image inquiétante de lapin, peuvent parfois jouer un rôle, surtout chez les personnes sensibles.

Un terrain anxieux
Comme pour les autres phobies, une prédisposition anxieuse peut favoriser l’installation du trouble, sans que ce soit systématique.

Le lapin dans les cultures humaines

C’est ici que mon regard d’anthropologue s’attarde volontiers. Le lapin, ou le lièvre, est loin d’être une figure univoque. Animal de la douceur et de la fécondité, il est aussi, dans bien des traditions, une créature rusée, lunaire, parfois inquiétante.

De nombreuses cultures associent le lièvre à la lune, à la fertilité, mais aussi à des forces mystérieuses, voire à des créatures changeantes du folklore. La culture populaire contemporaine, du lapin troublant de certains films au lièvre fou des contes, a su exploiter cette étrangeté latente. Le lapin n’est donc pas seulement la peluche rassurante que l’on croit : il porte aussi une charge symbolique ambiguë. Cela ne crée pas la phobie, mais cela rappelle que notre regard sur cet animal est moins simple qu’il n’y paraît, et que la peur qu’il suscite n’est pas si absurde.

Impact sur la vie quotidienne

La cuniculophobie peut gêner le quotidien de diverses façons.

  1. évitement des fermes pédagogiques, animaleries, salons d’animaux
  2. malaise lors de visites chez des proches possédant un lapin
  3. difficulté à gérer la demande d’un enfant qui voudrait un lapin
  4. sentiment d’isolement lié à la moquerie

La peur peut paraître anecdotique, mais pour celui qui la vit, elle est bien réelle et parfois envahissante.

Faits et particularités

  1. La cuniculophobie est souvent tournée en dérision, ce qui complique sa reconnaissance.
  2. Elle a connu une petite notoriété médiatique à la suite de quelques affaires relayées dans la presse.
  3. Elle fait partie des zoophobies portant sur des animaux perçus comme inoffensifs.
  4. Comme les autres phobies animales, elle débute fréquemment dans l’enfance.

Traitements et approches

Les phobies spécifiques d’animaux comptent parmi celles qui répondent le mieux à un accompagnement adapté. Cela ne veut pas dire que tout disparaît en une séance, ni de la même manière pour chacun, cela dépend des personnes.

Les thérapies cognitivo comportementales (TCC)
Elles aident à repérer les pensées anxieuses liées au lapin et à les remettre en question, tout en réduisant l’évitement.

L’exposition graduelle
Apprivoiser progressivement l’animal, depuis l’image jusqu’au contact réel, en passant par l’observation à distance. Les travaux d’Öst sur le traitement en une seule séance des phobies spécifiques montrent qu’une exposition bien menée peut donner des résultats notables, parfois rapides, sans pour autant constituer une recette universelle.

La psychoéducation
Comprendre le mécanisme de la peur, et surtout cesser de la juger ridicule, fait déjà partie du soin.

Phobies proches et liées

  1. la musophobie, peur des souris et des rats
  2. l’ailurophobie, peur des chats
  3. la cynophobie, peur des chiens
  4. la zoophobie, terme générique pour la peur des animaux
  5. l’ostraconophobie ou d’autres peurs d’animaux perçus comme inoffensifs

Questions fréquentes

La peur des lapins existe-t-elle vraiment ?
Oui, même si elle fait parfois sourire. C’est une zoophobie reconnue, et la souffrance qu’elle entraîne est bien réelle pour ceux qui la vivent.

Pourquoi avoir peur d’un animal si doux ?
Une phobie ne dépend pas du danger réel de son objet. Un mouvement brusque, une mauvaise expérience, ou un imaginaire particulier suffisent à l’installer.

Peut on s’en débarrasser ?
Comme le souligne Émeline Lefèvre, et comme je le constate, cette peur n’est pas une fatalité. Avec un accompagnement adapté, beaucoup de personnes voient leur peur diminuer nettement. Pas nécessairement d’un coup, mais réellement.

Conclusion

La cuniculophobie rappelle une vérité que j’aime souligner : nos peurs ne suivent pas la logique du danger réel. Un animal aussi inoffensif que le lapin peut devenir source d’angoisse, et cette peur mérite d’être prise au sérieux plutôt que moquée.

Derrière l’image rassurante du lapin se cache d’ailleurs une figure culturelle plus ambivalente qu’on ne le pense. Reconnaître la peur, sans la ridiculiser, c’est déjà ouvrir la voie à un accompagnement possible.

Émeline Lefèvre, anthropologue, spécialiste des peurs collectives

Sources et références

  1. American Psychiatric Association, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), 2013.
  2. Organisation mondiale de la santé, Classification internationale des maladies (CIM-11), 2019.
  3. Öst, L. G., « One-session treatment for specific phobias », Behaviour Research and Therapy, 1989.
  4. Travaux sur les zoophobies et les phobies spécifiques d’animaux.
  5. Ressources francophones sur la cuniculophobie et les phobies animales.