Coïmetrophobie - Peur des cimetières
La coïmetrophobie désigne la peur intense et irrationnelle des cimetières, des tombes et, plus largement, des lieux funéraires. Le terme se construit à partir du grec koimêtêrion, qui signifiait le lieu de repos, le dortoir, avant de désigner le cimetière, associé à phobos, la peur. Il est intéressant de noter que le mot grec évoque d’abord le sommeil, comme si la mort y était pensée en termes de repos.
La coïmetrophobie peut être rattachée aux phobies spécifiques décrites par le DSM-5, dans leur dimension situationnelle. Elle se distingue de la simple gêne que beaucoup ressentent dans ces lieux : ici, l’angoisse est forte, parfois envahissante, et conduit à l’évitement. Elle se recoupe souvent avec la peur de la mort, sans pour autant s’y réduire.
Je m’appelle Émeline Lefèvre, je suis anthropologue, et les rapports que les sociétés entretiennent avec leurs morts constituent l’un de mes terrains de prédilection. Le cimetière, ce lieu où les vivants côtoient les défunts, cristallise tant de croyances et d’émotions que la peur qu’il inspire mérite, je crois, d’être regardée de près.
Ce qu’est la coïmetrophobie
La coïmetrophobie, ou peur des cimetières, est une crainte disproportionnée déclenchée par ces lieux et tout ce qui les évoque : les tombes, les pierres tombales, parfois les marbreries ou les corbillards. Ce n’est pas la solennité que l’on ressent naturellement dans un cimetière, mais une angoisse véritable, capable de gâcher un enterrement ou une visite à un proche défunt.
Elle peut prendre plusieurs formes :
- la peur du lieu lui même, de son atmosphère, de son silence
- la crainte associée à la mort et aux défunts qui y reposent
- la peur du surnaturel, de fantômes ou de revenants
- l’angoisse déclenchée par la seule perspective de devoir s’y rendre
Ce qui distingue la phobie d’un malaise ordinaire, c’est l’intensité de la réaction et l’évitement qu’elle entraîne.
Symptômes et manifestations
Les manifestations de la coïmetrophobie suivent le schéma classique des phobies spécifiques.
Côté physique :
- accélération du cœur, oppression dans la poitrine
- sueurs, tremblements, jambes qui flageolent
- souffle court, sensation de malaise
- nausées ou vertiges à l’approche du lieu
Côté émotionnel et comportemental :
- anxiété anticipatoire dès qu’une visite se profile
- évitement des enterrements, des commémorations, des visites au cimetière
- fuite ou besoin urgent de quitter les lieux
- sentiment de honte, car la peur semble difficile à justifier socialement
Cet évitement peut devenir délicat à vivre, notamment lorsqu’il empêche d’accompagner un proche lors d’un deuil, ce qui ajoute parfois de la culpabilité à l’angoisse.
Causes et origines
La coïmetrophobie naît généralement de plusieurs facteurs combinés.
Une expérience marquante
Un enterrement vécu très jeune comme traumatisant, le souvenir d’un deuil douloureux, une frayeur ressentie dans un cimetière, peuvent ancrer la peur.
L’association à la mort
Le cimetière est le lieu où la mort se rend visible, matérielle. La peur de la mort, ou thanatophobie, peut donc s’y projeter naturellement.
L’imaginaire et les récits
Les histoires de fantômes, les films d’horreur, les légendes entendues dans l’enfance, nourrissent un imaginaire où le cimetière devient un lieu inquiétant, peuplé de présences.
Un terrain anxieux
Comme souvent, une sensibilité anxieuse préexistante peut faciliter l’installation de la phobie, sans que ce soit une règle absolue.
Le cimetière dans les cultures humaines
C’est ici que mon regard d’anthropologue trouve un terrain particulièrement riche. Le cimetière est l’une des inventions les plus révélatrices de l’humanité : un espace dédié aux morts, séparé de celui des vivants, et pourtant visité, entretenu, habité par la mémoire.
Toutes les sociétés, ou presque, ont développé des pratiques funéraires élaborées, signe que le traitement des morts touche au cœur même de ce qui nous rend humains. Mais ces lieux sont aussi entourés d’interdits, de croyances sur les âmes errantes, de rituels destinés à apaiser les défunts ou à s’en protéger. Le cimetière est ainsi un seuil ambigu, à la fois lieu de recueillement et lieu supposé de présences. La peur qu’il inspire puise, je crois, dans cette ambivalence ancestrale : nous y honorons nos morts tout en redoutant obscurément ce qu’ils sont devenus. Le comprendre ne dissipe pas la peur, mais l’inscrit dans une longue histoire humaine.
Impact sur la vie quotidienne
La coïmetrophobie peut compliquer des moments importants de l’existence.
- impossibilité d’assister à des enterrements ou à des commémorations
- difficulté à se recueillir sur la tombe d’un proche
- sentiment de culpabilité vis à vis de la famille
- anxiété à l’approche de la Toussaint ou d’autres temps de mémoire
C’est une peur qui touche au lien social et familial, car elle peut empêcher de participer à des rituels collectifs essentiels au deuil.
Faits et particularités
- La coïmetrophobie se distingue de la nécrophobie, peur des morts et des cadavres, même si elles se chevauchent.
- Le terme grec à l’origine du mot signifie littéralement lieu de repos ou dortoir.
- Elle se mêle souvent à la peur du surnaturel et à la peur de la mort.
- Elle reste relativement peu documentée en tant que phobie isolée.
Traitements et approches
Comme les autres phobies spécifiques, la coïmetrophobie répond plutôt bien à un accompagnement adapté. Cela ne veut pas dire que la peur s’efface en une seule fois, ni de la même manière pour tous, cela dépend de chaque histoire.
Les thérapies cognitivo comportementales (TCC)
Elles aident à identifier les pensées anxieuses liées aux cimetières et à la mort, et à les nuancer, tout en réduisant l’évitement.
L’exposition graduelle
Apprivoiser progressivement le lieu, depuis l’évocation ou la photographie jusqu’à une visite réelle, en passant par des étapes intermédiaires. Les travaux d’Öst sur les phobies spécifiques rappellent l’intérêt de cette progression, sans en faire une promesse universelle.
Le travail sur la peur de la mort
Lorsque la coïmetrophobie s’enracine dans une angoisse de la mort, un accompagnement plus large, parfois existentiel, peut s’avérer utile.
Phobies proches et liées
- la nécrophobie, peur des morts et des cadavres
- la thanatophobie, peur de la mort
- la phasmophobie, peur des fantômes
- la taphophobie, peur d’être enterré vivant
- la nyctophobie, peur de l’obscurité, souvent associée à ces lieux
Ces peurs se croisent fréquemment autour du thème de la mort et de l’au delà.
Questions fréquentes
La coïmetrophobie est elle répandue ?
Un certain malaise dans les cimetières est très commun. La phobie véritable, avec évitement marqué, est plus rare et reste peu documentée.
Est ce lié à la peur des fantômes ?
Parfois, oui. Chez certaines personnes, la peur du cimetière se mêle à la crainte du surnaturel, mais ce n’est pas toujours le cas.
Peut on s’en libérer ?
Comme l’observe Émeline Lefèvre, et comme je le constate, cette peur n’est pas une fatalité. Avec un accompagnement adapté, beaucoup parviennent à retrouver la possibilité de se recueillir sereinement. Pas nécessairement sans émotion, mais sans cette angoisse paralysante.
Conclusion
La coïmetrophobie nous place face à l’un des lieux les plus chargés de sens de toute culture humaine : le cimetière, où se rencontrent la mémoire, le deuil et l’inconnu de la mort. Cette peur n’a rien d’absurde quand on mesure tout ce que ce lieu condense de symboles et d’émotions.
La reconnaître, en parler, et l’accompagner si elle devient envahissante, c’est se redonner la liberté d’honorer ses morts et de traverser les deuils sans être prisonnier de l’angoisse.
Émeline Lefèvre, anthropologue, spécialiste des peurs collectives
Sources et références
- American Psychiatric Association, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), 2013.
- Organisation mondiale de la santé, Classification internationale des maladies (CIM-11), 2019.
- Öst, L. G., « One-session treatment for specific phobias », Behaviour Research and Therapy, 1989.
- Travaux d’anthropologie funéraire sur les rapports des sociétés à leurs morts.
- Ressources cliniques francophones sur les phobies liées à la mort et aux lieux funéraires.